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Audrey Linkenheld : à la croisée du monde politique et du monde économique

Sophie Mayeux – décembre 2012

Audrey est une jeune femme pragmatique. Elle est entrée en politique peu à peu « parce qu’à plusieurs, on a plus de chances de réussir à changer les choses. » Audrey n’a pas de « gourou », elle a cheminé, pas à pas. C’est en revanche avec le Parti Socialiste qu’elle a toujours eu le plus d’affinités. « Ma génération a plutôt connu les lendemains qui déchantent. J’ai donc toujours abordé la politique avec lucidité, considérant qu’il existe de bonnes pratiques et volontés, et de moins bonnes. »

Audrey est originaire de Strasbourg. Elle grandit au sein d’une famille franco-allemande modeste où on n’est pas engagé en politique même si on en parle. Ses parents travaillent dans le secteur privé comme ouvrier et employée. Rien ne la prédestine à sa carrière actuelle. Cependant, très tôt, Audrey est sensible aux injustices et aux inégalités. Elle réalise vite que tout le monde ne part pas avec les mêmes chances, que les autres élèves ont moins de facilités, que ses camarades turcs ne sont pas toujours traités comme elle. « En sixième, j‘ai intégré un établissement bilingue public de centre-ville. Il fallait passer des tests pour y entrer. Certains enfants qui avaient échoué étaient en larmes, comme si à dix-onze ans, leur vie en dépendait. » Audrey suit avec intérêt les élections présidentielles de 1988. Elle est en troisième et a déjà conscience que les choix politiques peuvent avoir des influences concrètes sur le quotidien.

Après une année de classe préparatoire, Audrey intègre l’ESSEC, puis Sciences-Po. « J’ai toujours été très généraliste. J’aime être à la frontière du monde économique et du monde public. Je pense que je ne choisirai vraiment jamais entre les deux. Je veux faire tomber les clichés, créer les conditions économiques favorables à l’entreprise, sans qu’elles soient pour autant défavorables aux salariés. » Audrey a contracté un prêt étudiant pour financer son école de commerce. Dès sa deuxième année, elle entre en apprentissage dans une entreprise du secteur pétrolier, milieu industriel très masculin et codifié. Plus tard, à la sortie de Sciences-Po, elle intègre une mairie pour y travailler sur les questions économiques. Elle voulait être militante tout en cloisonnant travail et engagement politique. Mais on vient finalement la chercher pour travailler sur des sujets économiques et sociaux au sein du Parti Socialiste. En 2000, elle y rencontre Martine Aubry avec qui elle travaillera sur le projet présidentiel pour 2002, et qui l’embauchera en 2001 à Lille. En 2008, elle est élue au conseil municipal de Lille. En 2012, Audrey est élue députée du Nord, alors qu’elle n’a pas encore quarante ans.

Dans votre domaine professionnel, est-ce difficile d’être une femme ?

« Les femmes sont clairement minoritaires au sein des sphères de responsabilités. Dans le milieu politique, en théorie, il n’y a pas d’obstacle pour une femme surtout depuis la parité. En pratique, c’est un monde qui n’est pas construit pour mener différentes choses en parallèle. A Paris, le système parlementaire est encore organisé comme sous la Troisième République, pour des hommes qui peuvent se permettre de ne faire que ça. Le Conseil des Ministres a lieu un mercredi, les réunions politiques sont souvent programmées le soir, et il peut arriver que l’on soit la seule femme présente. Les Institutions françaises sont anciennes et sacrées. Personne n’a encore jamais osé toucher à ça. Il faut imposer nos choix. Nous sommes sans cesse en train de culpabiliser, d’arbitrer entre une réunion importante pour l’avenir du pays et le premier but au match de foot de notre fils.

Mais je constate que les choses changent. Dans ma génération, ce sont les femmes et les hommes qui veulent mener de front engagement politique, professionnel et familial. Les hommes des générations précédentes ne se posaient même pas forcément la question. Les collègues masculins d’aujourd’hui n’osent pas tous faire entendre leur point de vue sur le sujet. Alors ils nous encouragent. C’est aujourd’hui plutôt une question de société, qu’une question de genre seulement. »

Est-ce compliqué aujourd’hui d’être une femme ?

« Même si beaucoup de progrès ont été faits sur l’égalité des droits, il existe toujours des différences de traitement entre hommes et femmes. Il ne faut pas baisser la garde, être vigilant sur les violences faites aux femmes, faire attention au poids des religions ou des habitudes, respecter le partage des tâches, la conciliation vies privées – vies professionnelles. »

Mèneriez-vous votre action de la même manière si vous étiez un homme ?

« Je ne sais pas. Ce n’est pas le seul fait d’être une femme qui fait que j’agis comme je le fais, c’est aussi la conjonction de mes origines culturelles, sociales, de la manière dont j’ai été éduquée, même si le genre pré-détermine beaucoup de choses. Hommes et femmes sont différents et c’est bien comme ça. Mais beaucoup d’hommes de ma génération et certains des précédentes raisonnent un peu comme nous maintenant.

Cette question me fait penser au sujet de la parité. J’ai fait partie des personnes qui avaient des doutes sur sa nécessité et qui se sont finalement laissées convaincre par les faits. Aujourd’hui, si on ne se basait que sur la compétence, il devrait clairement y avoir plus de femmes à des postes à responsabilités. Quand vous n’avez que des hommes en face de vous, être une femme peut encore constituer un inconvénient aux yeux de certains, mais aussi devenir un avantage, dans une société qui demande le renouvellement et l’égalité. Je l’ai constaté dans ma circonscription. »

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