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Fatiha Legzouli : transmettre l’envie d’entreprendre au féminin

Sophie Mayeux – 2012

Fatiha est une vraie boule d’énergie. Souriante et vive, elle parle vite, comme si elle n’avait pas le temps de vous transmettre tout ce que ses neurones en ébullition ont envisagé comme idées, liens, à votre contact. Fatiha a cette précieuse faculté de détecter ce qu’il faut activer pour faire avancer un projet. Directe, elle dit ce qu’elle pense de manière constructive, dans l’unique but de vous permettre de réussir votre entreprise.

Les parents de Fatiha sont arrivés d’Algérie dans les années cinquante. Fatiha et ses six frères et soeurs ont grandi à Douai. Leur père était commerçant. Fatiha a passé beaucoup de temps à l’aider à la boutique et à la comptabilité. « Au collège, une professeure de français a demandé à la classe ce que nous voulions faire plus tard. J’ai répondu que je voulais être avocate, comme Gisèle Alimi dont j’admirais le militantisme. J’ai toujours été éprise de justice et de social. La professeure a été étonnée de ce choix venant d’une fille, « qui plus est » issue de l’immigration. J’ai finalement fait des études d’expert comptable. Peut-être pour faire plaisir à mon père. » Le père de Fatiha est une personne ouverte et curieuse. Il a été le premier de son village à passer le certificat d’études. Il lisait les journaux, était épris d’indépendance. Dans son esprit, une fille avait plus besoin qu’un garçon de faire des études pour s’en sortir. Lorsque Fatiha démarre ses études d’expert comptable dans un cursus mixant étudiants et salariés en formation continue, les filles sont minoritaires. « Nous n’étions que deux. Je me revois jeune étudiante au milieux de ces hommes en costume-cravate… Je me souviens aussi de leur surprise le jour où nous avons appris les résultats par le responsable de la chambre de commerce, j’avais obtenu deux certificats en un an. »

Fatiha commence à travailler dans un cabinet d’expertise comptable. Elle réalise rapidement que ce n’est pas sa voie et décide de suivre une formation à l’ICAM pour apprendre à enseigner dans le domaine de la comptabilité et de la gestion. « J’aime transmettre. Déjà, en Terminale, je donnais des cours de mathématiques et de soutien scolaire. Non seulement parce que je voulais avoir mon indépendance financière, mais aussi parce que j’aimais partager mon savoir. » Fatiha démarre alors un parcours dans le domaine de la formation professionnelle. Ses différents postes de chef de projet lui permettent de travailler avec tous les publics, jeunes roubaisiens issus des immigrations, personnes analphabètes, et de tisser des liens avec les acteurs économiques, les missions locales, les agences pour l’emploi… « J’ai appris au fur et à mesure, su saisir les opportunités qui se sont présentées, vadrouillé en France pour former, travaillé entre Lille et Paris. A la naissance de mon premier enfant, les déplacements devenaient plus compliqués, j’ai eu envie de me poser et d’entrer en relation avec des entreprises. » Fatiha reprend alors une formation à l’ESC Lille en gestion de projets. Lors d’un stage dans un cabinet de conseil pour les collectivités, et dans le cadre d’un programme européen sur l’égalité des chances, elle réfléchit sur un projet d’aide à la création d’entreprise destiné aux femmes. En 1997, un premier financeur accepte de les suivre. Le dispositif expérimental Initiatives Plurielles est lancé cette même année. Il ne devait durer que trois ans. Devant le succès, en 2003, le programme devient indépendant, et Fatiha accompagnée d’un collègue crée l’association Initiatives Plurielles.

« Nous voulons donner aux femmes l’envie d’entreprendre. Longtemps les structures s’adressaient à tous les publics. Les femmes n’ont pas forcément appris à dire les choses comme les hommes. Le rapport à l’argent, au pouvoir, au management est différent. Nous travaillons sur ces aspects. Aujourd’hui, derrière le mot entrepreneuriat, il y a un système de représentation très masculin. » Initiatives Plurielles a été précurseur dans la mise en place de ce type de programme dans la région. L’association, grâce à une équipe de 7 salariés, travaille aujourd’hui sur la promotion de l’entrepreneuriat des femmes. Elle leur donne les outils pour gérer leur projet de création, mais aussi pour renforcer l’estime de soi et la confiance en soi, indispensables au chef d’entreprise.

Est-ce compliqué aujourd’hui d’être une femme ?

« C’est sûrement mieux qu’il y a vingt ans et plus compliqué que dans dix ans. Je dirais plutôt que c’est compliqué non pas d’ « être » une femme mais « pour » une femme aujourd’hui, car il reste encore de nombreuses inégalités à plusieurs niveaux, notamment dans le domaine des salaires, par exemple. Un des freins à la création d’entreprise est aussi le partage du temps, des tâches domestiques. Mais on progresse.

Les femmes apportent des choses différentes en terme de management, de l’entraide, de la solidarité, du partage. En cela, il existe un management au féminin. Mais c’est certainement lié à notre vécu, ce n’est pas inné. Je ne veux pas opposer les genres, car c’est ensemble que nous réussirons à faire évoluer la situation, en travaillant de manière globale sur la sensibilisation de toute la société sur les réalités de la situation de la femme. »

Mèneriez-vous votre action de la même manière si vous étiez un homme ?

« Je ne sais pas car je suis le résultat de mon éducation et de ma perception des choses en tant que femme. Si j’étais un homme, j’espère que je me serais construite aussi avec des valeurs de respect et de bienveillance. Je pointerais les inégalités entre hommes et femmes, et je pense que je serais plus écoutée parce que je serais un homme qui met en avant les problématiques de genre. »

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