Fabienne Van Hulle : «  un jour je serai libraire ! »

Sophie Mayeux

J’ai rencontré Fabienne et sa librairie sur les réseaux sociaux. Comme j’aime les livres, j’ai tout de suite été enchantée de voir qu’une nouvelle librairie s’ouvrait à Lille, tout près du centre. Je trouve toujours cela audacieux d’ouvrir une librairie, les métiers du livre sont très normés, fourmillent de règles et de codes. Alors j’ai suivi la librairie sur Facebook, lu les articles de presse sur le lancement du lieu. Et puis je me suis inscrite à une séance de lecture méditative appuyée sur les écrits du poète allemand Rainer Maria Rilke Fabienne lisait le texte en allemand, et l’une de ses amies lisait la traduction en français, pendant qu’une sophrologue nous guidait dans des exercices de pleine conscience. C’était une bulle en dehors du temps qui court, un moment doux et reposant. A la fin de ma séance, j’ai demandé à Fabienne si elle était d’accord pour être interviewée dans CRAZY!. Nous nous sommes donné rendez-vous au début du mois de juillet. J’ai rencontré une femme amoureuse des chats (notre toute petite chatte sautait partout dans le studio pendant la prise de vue), mais surtout une merveilleuse conteuse. Fabienne m’a raconté son histoire, bien calée dans son fauteuil dans le jardin, il faisait si beau. Tout y était : le ton, les points, les virgules, les images, les émotions. Et elle qui me dit qu’elle n’osera jamais écrire… Fabienne a pourtant tout le matériau en elle ! Je prends donc la plume pour relater son aventure.

Fabienne baroude d’entreprise en entreprise pour construire la fonction achats 

Fabienne a démarré sa carrière comme contrôleur de gestion dans les années 80 à Paris, au sein d’un grand groupe d’agro-alimentaire français. Elle y a rencontré des hommes qui ont cru en elle. Alors qu’ils lui proposent un poste dans la filiale italienne dans le domaine de la vente, elle répond qu’elle a le projet de reprendre ses études pour obtenir un master en Management des Achats Internationaux à Bordeaux. Son mari avait repris ses études aussi et cela lui avait donné envie. Le directeur de Fabienne la met au défi de passer ce diplôme. Les challenges décuplent l’énergie de Fabienne qui quitte Paris et s’installe pendant 9 mois à Bordeaux pour étudier. 

Master en poche, Fabienne revient dans son entreprise mais part pour l’Allemagne. Entre temps, son mari avait été nommé dans le Nord, une petite fille était née. Difficile pour cette toute jeune maman de vivre loin. Fabienne décide de revenir auprès de sa famille. Elle baroude dans les entreprises du Nord et du Pas-de-Calais pour construire la fonction achats. «  J’aime ce domaine d’activité. Vous êtes à l’écoute : des personnes de l’entreprise, des partenaires, des fournisseurs. J’aime amener de nouveaux modèles, apprendre. C’est une fonction qui demande un grand esprit d’ouverture et de curiosité. J’ai beaucoup voyagé pour construire la fonction Achats dans beaucoup d’entreprises, toujours avec un bouquin sous le bras. Un soir, il est 22h30, à la gare de Lyon-Part-Dieu. J’achète le livre «  L’amour est à la lettre A » de Paola Calvetti. L’histoire se déroule en Italie. Une femme ouvre avec son héritage une librairie dont tous les livres ont pour thème l’amour. J’ai écrit dans ce livre : – Un jour je serai libraire. Depuis le 11 avril 2018, je suis libraire. »

Entre ces deux moments, quinze ans se sont écoulés. Quinze ans de vie professionnelle d’entreprises en entreprises, de galères, de sueur, de courage, de volonté, d’espoir, de désillusions, pour au final arriver au succès, à la joie et à la fierté d’avoir réalisé son rêve. 

Deux événements vont faire basculer sa vie

En 2014, deux événements importants vont faire basculer la vie de Fabienne. Elle a 50 ans. Même si elle est reconnue, elle ne se sent plus bien dans son travail, elle n’a plus la même énergie, elle est très fatiguée. En parallèle, suite à une consultation médicale, on lui annonce qu’elle a une tumeur au sein. Malgré la ponction, il faut opérer. Fabienne a très peur, elle ne veut pas de cicatrice. Les analyses montrent par la suite que tout a été enlevé, il ne reste rien, cependant, elle devra se faire contrôler tous les 6 mois. Fabienne retourne au travail avec un col roulé pour cacher les bleus et sa peau abîmée. ça n’allait toujours pas. «  Je décide de partir en vacances dans l’Aubrac avec ma cousine qui avait eu des soucis similaires aux miens. Là-bas, avec nos maris, nous nous offrons un restaurant trois étoiles. Je prends conscience que nous venons de mettre un SMIC sur la table, que nous sommes vraiment des privilégiés, que nous n’avons qu’une vie… A mon retour de vacances, je suis convoquée un vendredi à 14h dans le bureau du DRH : on me met dehors ! J’ai 51 ans, je viens d’être opérée d’un sein et on me vire !… Je rentre chez moi, et je dis à mon mari et à ma fille : – Maman n’est plus directrice des achats, Maman veut vire, alors elle ne sera plus jamais salariée et elle va créer sa propre entreprise. Les deux me crient en coeur : – Tu vas ouvrir ton cabinet de conseil en achats ! Je leur réponds : – Non, je vais ouvrir une librairie. »      

Fabienne a besoin de se poser, de respirer, de prendre du temps pour elle. D’abord se reconstruire. Fabienne est détruite : elle n’est plus rien ni personne. Elle se prend en charge et va voir un psychologue du travail. Puis, elle demande à une amie comment intégrer le master en création d’entreprise de Centrale à Lille. Elle défend par téléphone son projet de création d’une librairie auprès du directeur de l’école. Il la rappelle une demi-heure plus tard. «  J’étais sous la douche, se souvient Fabienne, pleine de savon. J’ai ri en imaginant la scène, lui derrière son bureau, moi sortant de la douche. On était le 16 septembre 2014, et j’étais prise pour le master qui démarrait le 26 septembre suivant. Je devais absolument organiser mon vrai départ de l’entreprise. J’ai pris rendez-vous avec le DRH, je lui ai demandé de me payer mon master et l’accompagnement d’un coach. Je lui ai tendu la carte de mon avocate et je suis partie. Mon départ brutal a choqué. Aujourd’hui, j’ai fait mon chemin. Ca a été dur, j’étais profondément blessée, cette histoire était terriblement douloureuse. »

Fabienne trébuche, tombe à genoux, et toujours se relève

Fabienne se lance à corps perdu dans ses nouvelles études. Mais elle est vite rattrapée par la réalité de son état émotionnel : pas simple de mener de front le deuil de son ancienne vie professionnelle et la projection dans une nouvelle activité de création d’entreprise. Fabienne s’effondre en février 2015. Elle est épuisée, elle ne supporte plus personne, elle s’effondre en larmes. Les jeunes étudiants de sa promotion ne comprennent pas ce qui lui arrive. Elle se remotive en montant le projet de création d’une librairie sur la métropole lilloise. Elle va au bout du chantier, elle obtient même un 20 lors de la soutenance de ce projet dans le cadre de son master. Elle est pleine d’espoir. La désillusion pointe très rapidement son nez : elle se rend compte que son projet a servi de lièvre pour un autre libraire qui remporte la mise. C’est une nouvelle épreuve que Fabienne doit surmonter.  

En décembre 2015, son mari lui suggère de recontacter cette librairie à Royan qu’elle avait déjà identifiée dans ses projets de reprise. Au printemps 2016, Fabienne s’y rend par deux fois pour initier le contact puis s’informer. En Août 2016, alors qu’elle monte le dossier de financement, elle pressent que le patron de la librairie commence à se montrer plus distant. Elle demande du soutien à ses professeurs de Centrale pour avancer sur le dossier, notamment à son professeur de droit, car elle est gênée par un article du contrat. La veille du passage de son dossier devant les institutions nationales du livre, passage obligé afin de prétendre à des prêt à taux zéro et autres subventions spécifiques à la profession, elle tient tête à la personne chargée de défendre son dossier devant le comité de décision. Son dossier est non seulement rejeté mais le propriétaire de la librairie l’informe qu’il ne veut plus lui vendre son commerce. Fabienne s’écroule de nouveau. C’est pour elle un nouvel échec à digérer. Elle a perdu dix kilos. Elle doit se rendre à l’évidence, elle est au bout de ses forces. « Un livre sort à ce moment-là, « Les vertus de l’échec », de Charles Pépin . Je le lis en prenant ma petite pilule le soir… Au printemps 2017, en allant chez le médecin, comme chaque premier lundi du mois depuis janvier, je prends un café chez Paul, place de Strasbourg à Lille. Et je vois un local commercial à louer. J’appelle le numéro de téléphone fixe indiqué. Pas de réponse. Je ne me décourage pas et j’appelle le portable. J’obtiens un rendez-vous pour une visite à 15h30 le jour-même ! J’étais en train de reprendre du poil de la bête. Ma journée commençait bien. Lorsque je suis entrée dans le lieu, j’ai tout de suite su que c’était là que j’ouvrirais ma librairie. Je voulais faire de ce lieu un écrin pour les livres et recevoir les gens comme à la maison. Et je savais comment j’allais me différencier des autres librairies : j’ouvrirais la première librairie bed and breakfast. »

De la sueur et des batailles

Fabienne contacte une architecte. Elle est soutenue par ses amis, sa famille qui lui proposent spontanément de l’aider financièrement. Elle fait des demandes de prêt auprès de quatre banques qui toutes acceptent son dossier. Le chemin est plus tortueux avec les institutions du livre et du territoire. Elle ne répond pas aux critères, elle se bat pour créer son emploi, elle n’est une débutante ni en matière de gestion des stocks ni en négociation commerciale, mais surtout, elle n’appartient pas au sérail de la profession et elle n’entend pas faire comme tout le monde. « J’ai demandé l’enveloppe maximale à la DRAC et à la Région. Si je n’ai rien, j’interpellerai Xavier Bertrand par la Voix du Nord. Je ne me laisserai plus faire. Je vais donner tout ce que je peux pour y arriver. »

La librairie La Place Ronde est maintenant ouverte depuis le mois de mars 2018. Le bed and breakfast est en train de démarrer. Fabienne est invitée dans le monde littéraire, les directeurs commerciaux des maisons d’édition prennent le temps de venir faire les curieux dans sa librairie atypique. Les auteurs l’appellent pour des signatures ; c’est un livre auto-édité qui a fait la première signature. « Je porte les livres que j’ai lus. Les avis sur Facebook sont vraiment gentils. Les clients reviennent. Un monsieur est venu me dire un jour : – Vous m’avez vendu un livre sur les oiseaux que j’ai offert à mon amie de Bath, vous avez fait une heureuse de 70 ans. C’est ça le plus gratifiant. C’est ça qui me rend heureuse. » Et Fabienne a encore des projets plein la tête : elle voudrait créer une résidence d’artiste dans son lieu, pour que puisse y naître un livre.  

Dans quelle la lettre de CRAZY! se retrouve Fabienne Van Hulle ?

« Dans le Y, le Yes it’s possible ! Yes you can ! Il faut être vraiment cinglée quand même pour ouvrir une librairie. Mais je suis juste à côté de la toute première boulangerie Paul, alors on peut toujours rêver ! », me lance Fabienne en riant.

Je quitte Fabienne la main épuisée de tout ce qu’elle a écrit. Quel parcours acharné pour rendre réel le rêve de sa vie. J’ai tout de suite une image qui me vient en tête lorsque je repense à l’histoire de Fabienne : le tableau de Delacroix, la Liberté guidant le peuple.

N’hésitez pas à pousser la porte de la librairie bed and books Place Ronde :

8 place de Strasbourg à Lille

Page Facebook : Place Ronde

Twitter : @PlaceRonde

Instagram : @placeronde

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