Florence et Antoine Bobot : exiger le meilleur de soi-même pour accéder au meilleur des autres

Sophie Mayeux

Florence et Antoine Bobot forment un couple complice à la personnalité intense. Lorsqu’ils passent la porte du studio pour notre entretien, je ressens tout de suite cette lumière qu’ils dégagent ensemble. Ils sont grands, souriants, heureux d’être là, un peu intimidés de raconter leur histoire. Mais vite à l’aise, ils se laissent prendre au jeu de l’interview. Florence est engagée, convaincue, curieuse. Avide de rencontres, elle les provoque pour s’enrichir et se nourrir des échanges et des apprentissages liés à ces moments uniques. Florence la passionnée dévale les montagnes russes de ses émotions à cent à l’heure. 

Antoine est déterminé et exigeant envers lui-même, ses collaborateurs, ses amis, ses enfants, ses proches. Il avance, car le temps presse. Il fonctionne à l’envie, il aime accompagner et faire grandir pour permettre à chacun de (re)trouver sa place. 

Florence et Antoine ont créé à la Madeleine un lieu atypique, lieu de vie et de travail, qui concrétise leur engagement social et sociétal, mais surtout leur quête de sens.

Florence et Antoine : leur rencontre et la construction de leur écosystème vital

Florence grandit au sein d’une famille d’enseignants et d’une fratrie de quatre enfants. Elle est élevée dans un cadre qu’elle a toujours voulu dépasser. Elle grandit parmi une grande tribu constituée de ses trois frères et de nombreux cousins qui l’entraînent dans un tourbillon d’activités. Elle ne sait pas trop ce qu’elle veut faire plus tard : vétérinaire, journalisme, commerce… Elle prépare un bac scientifique, car elle sait qu’avec cette formation toutes les portes lui seront ouvertes, et puis elle aime les sciences naturelles et les expériences. Au lycée, une amie lui confie qu’elle la verrait bien travailler dans le secteur du social. La mère de cette amie est assistante sociale : Florence se découvre une vocation. Après son bac, Florence part à Paris dans une école d’assistante sociale, et étudie en parallèle pour obtenir une maîtrise des sciences de l’éducation. Elle aime la complémentarité entre l’analyse et le terrain ; lors de ses stages, elle est en effet très vite plongée dans des situations lourdes et difficiles émotionnellement. Elle revient à Lille pour travailler. D’abord comme assistante sociale scolaire, puis dans l’administration judiciaire pour assurer le suivi des mesures éducatives suite à des décisions de justice. Elle accompagne dix-sept familles au sein desquelles des enfants sont en danger. C’est une expérience émotionnellement forte. C’est à cette période qu’elle rencontre Antoine. Antoine est issu d’une famille classique de cinq enfants. Lui non plus ne sait pas trop ce qu’il veut faire. On lui propose de faire une école d’ingénieur en apprentissage. Lorsqu’il connaît Florence, son monde professionnel rencontre celui de Florence. Lui qui développe à l’ICAM un projet autour de courroies de mobylette, le soir, à l’issue de sa journée, il se demande quel sens tout cela peut bien avoir comparé à l’action de Florence. 

Ils décident de partir en Afrique dans le cadre de la coopération internationale. Ils seront enseignants pendant un an au Burkina Faso. Antoine ingénieur, ils auraient pu partir en expatriation, mais ils ont choisi de partager le quotidien des Burkinabè. La situation n’est pas tous les jours facile, cependant ils trouvent ce qu’ils sont venus chercher : le décalage par rapport à leurs propres schémas, l’apprentissage et l’enrichissement au contact d’une autre culture. 

Retour en France dans les Ardennes où Antoine a trouvé un travail dans une usine qui travaille la fibre de bois. La famille Bobot se construit, Florence reprend des études pour passer un master en politique sociale et développement de projet. Elle trouve un poste d’encadrement aux services départementaux de l’action sociale. Elle progresse jusqu’à manager quatre-vingt dix personnes. Elle continue de rencontrer et d’apprendre. Antoine de son côté continue sa quête de sens. Lorsque dans le cadre d’un projet, il passe une demi-journée à résoudre un problème de tâches sur du bois, il prend conscience que ce n’est pas ce qu’il attend de son travail. Il sent qu’il ne peut pas se cantonner à un travail conventionnel d’ingénieur. 

Il reprend contact avec le centre de formation professionnel de l’ICAM de Lille où il a fait ses études : on lui propose alors d’y créer une école de production dans les domaines de la serrurerie métallerie. Il s’agit d’une formation destinée à des jeunes âgées de 15 à 17 ans en grande difficulté scolaire, et à qui on propose une formation en apprentissage au sein de l’ICAM. Ce cursus réunit l’école, les pouvoirs publics et les entreprises qui jouent le jeu de faire travailler les jeunes sur leurs projets de métallerie. Antoine croit fermement en l’apprentissage comme vecteur d’intégration dans le monde professionnel. Il développe cette école pendant cinq ans, initiant de précieux liens avec le tissu économique de la région. De son côté, Florence a retrouvé un travail de conseillère technique à L’APSN – Centre Ressources de la Prévention Spécialisée du Nord, ( cette structure fédère, développe et promeut l’action de prévention auprès d’un public de jeunes, et d’intervenants – médicaux, éducateurs…- spécialisés). Elle poursuit son chemin et prend la direction du Centre Ressources du Nord, continue de rencontrer, d’apprendre, de s’enrichir des expériences. 

Le moment où Florence et Antoine deviennent entrepreneurs  

A ce stade du portrait, je décide de donner la parole à Florence et Antoine pour qu’ils nous racontent avec leurs mots quel est l’événement déclencheur de la décision de devenir entrepreneurs.  

Antoine – En mettant en place l’école de production, j’avais développé un modèle économique viable. De même que j’avais réussi à faire tourner une école d’insertion en métallerie, je voulais à présent créer ma propre activité. Au bout de cinq ans, j’avais fait le tour du projet de l’école de production. Ce que j’aimais dans l’idée de la création d’une métallerie dans le domaine de l’insertion professionnelle, c’est de pouvoir allier action sociale et action économique. Ainsi, je trouvais un vrai sens à mon travail. 

Mon expérience à l’ICAM m’avait permis de créer un réseau solide. Les investissements pour créer une métallerie étaient raisonnables. Je me suis lancé en 2012, j’ai créé EMI (Entreprise Métal Insertion). Nous étions quatre, dans un local à Villeneuve d’Ascq. Aujourd’hui, nous sommes dix-huit et installés à La Madeleine. Les personnes qui travaillent avec moi sont soit des jeunes avec une faible qualification et peu d’expérience, soit des personnes plus âgées qui ont connu des accidents de la vie (dépression, alcoolisme, prison…), soit enfin des étrangers qui ont besoin d’une première expérience en France. Travailler chez EMI est une expérience riche du vivre ensemble. Nos valeurs sont l’entraide, la coopération, la solidarité. Il n’est pas toujours simple de travailler tous ensemble, mais nous apprenons tous les uns des autres. Je suis dans une démarche qui s’approche beaucoup du compagnonnage, j’ai besoin de faire, de toucher pour apprendre. Faire, c’est se mettre en risque, c’est sortir de sa zone de confort. 

Je pense qu’EMI est viable à présent, même si nous sommes toujours un peu sur le fil du rasoir. Mais aujourd’hui, j’ai une équipe solide sur laquelle je peux compter. EMI peut fonctionner sans moi, là est ma réussite.

Florence – Dans mon dernier poste de directrice de Centre Ressources du Nord, j’avais développé beaucoup de choses dont je ne me croyais pas capable, comme faire des conférences devant des centaines de personnes, mais c’était très chronophage. Et comme je ne fais jamais les choses à moitié, je me fatiguais, je le sentais, je tirais sur la corde. A cette période, j’ai rencontré Elize Ducange, une céramiste qui est devenue mon amie. J’ai toujours été attirée par les domaines artistiques et créatifs. J’adore aller dans les musées, visiter des expositions, participer à des événements culturels. J’aime créer. Elize était une ancienne collègue d’Antoine du temps de l’ICAM. Nous avons crée ensemble le collectif « La porte d’à côté » à Roubaix. Le salon, le couloir de la maison d’Elize étaient devenus un lieu d’exposition que nous animions bénévolement. Je me suis trouvée plongée dans un milieu dans lequel je me sentais bien. Parallèlement, mon travail ne me donnait plus toute la satisfaction que j’attendais. Antoine avait créé EMI. Il avait des commandes de particuliers qui commençaient à arriver. La porte a commencé à s’ouvrir : et si je me lançais aussi sur un projet qui me permettrait d’allier ma passion pour l’art, la création et les rencontres à mes valeurs ? La porte a mis deux ans avant d’être grande ouverte. Fin 2016, je quittais l’ASPN dans le cadre d’une rupture conventionnelle. En 2017, le projet Solifactory se mettait en place. J’ai décidé de me faire accompagner par la Boutique Gestion Entreprise (BGE) où l’émulation avec les douze créateurs qui faisaient partie de ma promotion a été très vivifiante. Solifactory est né officiellement le 15 mars 2018.

 Solifactory : un lieu pour penser la société différemment

Florence – A l’origine, il y avait donc l’atelier de métallerie d’Antoine. J’ai décidé d’implanter Solifactory au même endroit. Solifactory réunit beaucoup de choses qui me tiennent à coeur et dans lequel le défi de viabilité économique est fort. 

Solifactory est un écosystème de l’économie sociale et solidaire : nous y concevons et réalisons des meubles et objets pour les particuliers avec le soutien d’EMI pour la partie métal et d’Itinéraires, un atelier lillois favorisant également l’insertion, pour la partie bois. J’ai déjà imaginé une collection de lampes de table, tables basses, miroirs, étagères présentées dans le showroom. Nous pouvons aussi donner vie à vos rêves en fabricant des meubles et des éléments d’aménagement (escalier, verrière…) sur mesure.

Le showroom de Solifactory est un lieu dans lequel j’avais envie de présenter les créations d’artisans et créateurs locaux, mais aussi d’organiser des rencontres, entre entrepreneurs, entre les habitants du quartier, de mettre en place des ateliers sur des thèmes tels que l’architecture d’intérieur, le dessin et la réalisation de jardins…

Je voudrais que Solifactory devienne un vrai laboratoire où l’on pourrait penser la société autrement : produire et acheter localement, rencontrer et découvrir ses voisins, transmettre et échanger des savoir-faire. Solifactory porte les valeurs de solidarité et proximité. J’aime provoquer les rencontres car c’est dans le lien et l’échange que l’on pourra trouver des solutions pour penser une société différente. Je pense que l’on minimise la force des solutions possibles à travers le lien de proximité. Je refuse le pessimisme ambiant. Il existe toujours des solutions quand il y a des convictions.

Quand je m’engage dans quelque chose, je ne fais pas semblant. Je m’engage dans l’aventure Solifactory du mieux que je peux pour ne rien regretter. Si je tente, si j’expérimente, c’est parce que j’ai confiance. Plus on se sent en sécurité, plus on prend de risque. Mes parents m’ont apporté cette sécurité qui me permet aujourd’hui d’oser.  Quand on a l’impression de  vivre le sens qu’on a voulu donner à sa vie, alors beaucoup de choses sont possibles. » 

Dans quelles lettres de CRAZY! se retrouvent Florence et Antoine Bobot ?

Antoine choisit sans hésiter : « Yes it’s possible ! car rien n’est impossible. Il existe une solution pour chaque problème. Florence opte pour le C de Curieux. « Je suis curieuse des autres, de tout. J’aime les rencontres pour cette raison. Je suis rêveuse aussi, c’est mon côté Idéaliste. » Et Antoine de rétorquer : « Ah non, tu n’est pas rêveuse, tu es une vraie machine de guerre en terme de compétences. » Florence proteste, un peu. «  OK, répond Antoine, tu es le R de Rêveur pour ton côté créatif. »

Venez découvrir ce lieu unique, Solifactory, facilitateur de rencontres et de création. Osez pousser la porte de cet atelier sur les bords de la Deûle et demander à Florence de vous raconter son histoire autour d’un café joyeux. Je vous assure que vous passerez un étonnant moment. Grâce à une amie, j’ai découvert la journaliste et auteure Flavia Mazelin Salvi. Elle a écrit ceci qui m’a immédiatement fait penser à Florence et Antoine. « Le secret des secrets est peut-être de cultiver une présence exigeante à soi-même, à sa vérité et son désir. Pour accéder le plus souvent possible au meilleur de soi, qui permet aussi d’accéder au meilleur de l’autre. »

Plus d’informations : 

EMI : Entreprise Métal Insertion, des hommes et savoir-fer

Suivre les aventures de Solifactory : facebook  

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