ELAINE BENOIT : l’idéatrice

crazy 6

par Anne Diradourian

On m’avait prévenue : « Tu verras, cette femme est incroyable ! Elle a totalement l’esprit Crazy ! et elle l’applique. » Arrivée quelques minutes en avance au bar d’un restaurant de la métropole lilloise, je l’attends patiemment. La voilà qui pénètre dans le hall, allure de jeune fille (elle vient juste de fêter ses 40 ans) et casquette façon gavroche sur la tête. Elle est exactement comme je me l’étais imaginée : enjouée, bienveillante, lumineuse. Un esprit vivace, du genre à avoir mille idées à la seconde, et un cœur que l’on devine gros comme ça ! C’est parti pour une heure quinze d’entretien à bâtons rompus, qu’il a fallu hélas abréger à l’heure d’aller chercher les enfants à l’école. Car Elaine est aussi maman de trois jeunes garçons, dont elle dit d’ailleurs qu’ils sont sa principale source d’inspiration. Entrepreneure dans l’action, coach certifiée, Elaine a gardé son âme d’enfant : pour elle, la vie est un terrain de jeu extraordinaire dans lequel nous avons tous le pouvoir d’en changer les règles ou de les créer. Ses valeurs : la créativité, la joie, la bienveillance, l’observation et la curiosité. «J’essaie de promouvoir la créativité comme ressource à tous les défis et problèmes rencontrés. La créativité révèle une posture joyeuse et résiliante qui parfume la vie d’une fragrance appelée « tout est possible ! » . » Nous y voilà !

« Je voulais faire quelque chose qui ait du sens »

Elaine est née au Brésil d’un papa français et d’une maman brésilienne. C’est à 6 ans qu’elle découvre Paris, la France, sa famille paternelle et… le français. « Je suis arrivée au dernier trimestre de grande section de maternelle, sans parler un mot de français. J’ai appris la langue en un mois, au seul contact des petits français », raconte cette polyglotte, qui dit avoir parlé à chaque fois et exclusivement la langue du pays dans lequel elle vivait. Le portugais au Brésil, le français en France. Et puis aussi l’anglais, l’espagnol, l’italien… De cette enfance un peu hors norme, Elaine va en tirer des capacités d’adaptation phénoménales, une propension à toujours se questionner, à s’émerveiller de tout. A 18 ans, elle présente le concours STAPS en fac de sport à Paris. Détectée comme espoir, elle pratique l’athlétisme et le cross à haut niveau. Plus de trente heures de sport par semaine, sans compter les compétitions chaque week-end. « Je ne voulais pas être prof de sport, j’avais en tête de travailler dans les métiers autour du sport, car je trouvais qu’ils valorisaient la posture, le bien-être. » Hélas, au bout de sept mois, un diagnostic sans appel met fin à son rêve : « Je n’avais plus de cartilage au niveau des rotules. Le médecin m’a dit – Soit on vous opère pour mettre une prothèse, soit vous arrêtez le sport. J’ai choisi de conserver mon corps. » Elaine interrompt ses études en cours d’année et entre dans une longue période de questionnement. Un tour du monde ? Elle en rêve ! Mais devant « l’enthousiasme » de ses parents, elle y renonce assez vite. Elle partira quand même, un peu moins loin, un peu moins longtemps, en Guadeloupe pendant quatre mois. En rentrant, elle s’inscrit en fac de droit, « pour faire plaisir à mes parents, pour qu’ils me lâchent », confie-t-elle. « En réalité, ça ne me plaisait pas. Je voulais faire quelque chose qui ait du sens. J’avais une grande idée de la justice mais j’ai vite déchanté en première année. J’avais 22 ans et le sentiment de passer à côté de quelque chose dans ma vie. »

Coup de foudre pour la publicité

De la suite dans les idées, Elaine en a et en a même beaucoup. Son tour de monde, elle le fera coûte que coûte, c’est décidé ! Elle s’inscrit dans une agence d’intérim pour pouvoir constituer une bourse en vue du grand voyage. Sa première mission la propulse dans les bureaux d’une grande agence de pub parisienne. Coup de foudre. En deux ans, elle devient chef de pub junior, puis chef de pub senior. « Je m’éclatais dans cet univers incroyable. J’ai découvert à ce moment là que j’étais une working girl. » Sa vie s’accélère, prend un cours différent. Deux ans plus tard, elle rencontre son mari au cours d’un séminaire au Maroc. Un an après, elle tombe enceinte. « Devenir maman a changé ma vision des choses. Je n’avais plus l’envie ni le même enthousiasme. Surtout, je me suis dit que l’univers de la publicité c’était du vent. En fait, c’était bien de la créativité. Je me suis alors demandée comment mieux l’exploiter et l’exprimer. J’ai commencé à réfléchir et surtout à m’auto-former par le biais de tous les canaux possibles : livres, blogs, MOOC, en allant voir les gens directement. » La « méthode Elaine Benoit » est née, basée sur deux constats : il n’existe aucun diplôme autour de la créativité ; celle-ci est valorisée nulle part (et surtout pas à l’école). « J’ai eu envie d’aborder ce sujet-là de fond en comble. Pendant deux ans, j’ai étudié tout ce qui touchait à la créativité depuis les années 70 jusqu’à aujourd’hui, j’ai dévoré les essais des grands pontes, j’ai arpenté les conférences. Jusqu’au moment où je me suis rendu compte que j’avais plus de connaissances que les conférenciers eux-mêmes », raconte-t-elle d’un œil espiègle. Entre temps, la famille s’est agrandie (et 1, et 2 et 3 enfants) et a quitté Paris pour Lille, la région d’origine du mari d’Elaine, région dont elle dit avoir eu un véritable cœur de cœur. « Hospitalité, gentillesse, dynamisme, concentration d’entrepreneurs, terre de liberté, courage… Ici pas besoin de soleil car on l’a dans le cœur ! » Fin de l’aparté.

Une soif d’apprendre inaltérable

« Quand mon petit dernier a eu deux ans, j’ai décidé de remettre le pied à l’étrier. » Elaine démarre une mission de 18 mois au service marketing de Norauto. « Il fallait que ce poste ait du sens pour moi. J’y ai trouvé ce que j’étais venue chercher : comprendre les arcanes du marketing. Je nourrissais déjà l’envie de promouvoir la créativité. Il manquait un pan à ma formation : l’accompagnement. » C’est ainsi qu’en 2013 Elaine entame une formation pour devenir coach. « En réalité, dans ma vie, j’ai toujours comblé les manques que j’avais identifiés. Je pense que cette soif d’apprendre ne s’éteindra jamais », confie-t-elle. Mais c’est auprès de ses enfants qu’elle a réalisé sa plus belle « étude de cas » : « Ils ont été et sont encore aujourd’hui ma source d’inspiration et mes professeurs. Leur créativité est brute, pétillante. » En 2014, Elaine lance Booster Lab à La Plaine Image à Tourcoing, où elle peut ainsi évoluer dans un écosystème dynamique et créatif. « Mon projet, si je devais le définir, était d’aider les entreprises à développer leur agilité créative. Il m’a servi de tremplin, de pilote pour asseoir ma légitimité en conseil en créativité. Je faisais des séminaires avec des grands noms de la distribution. Rapidement, me suis dit qu’il y avait certainement d’autres personnes plus compétentes que moi. Et surtout que je pourrais faire plus et mieux. Mais quoi ? » Le questionnement, toujours… Le hasard faisant bien les choses, Elaine trouve sur sa route un jeune entrepreneur optimiste et porteur de sens. Chris Delepierre a 26 ans et une longue expérience derrière lui. Il a déjà créé une start-up, tri-D (ou Troisième Révolution des Idées), dont l’ambition est d’entreprendre des projets créatifs porteurs de sens à l’aide des technologies du numérique et de la 3D. Ainsi, il souhaite créer de nouveaux modèles de croissance durables et prendre part à la Troisième Révolution Industrielle déployée dans la région Nord – Pas-de-Calais depuis deux ans, ou plutôt à la Troisième Révolution des Idées !

« Un adulte créatif est un enfant qui a survécu »

L’été dernier, au cours d’une discussion, Chris éclaire Elaine sur la créativité des enfants via le mouvement des « makers », qui se définit ainsi : « Être un maker, c’est un état d’esprit. Les makers partent de l’idée que n’importe qui peut innover et changer le monde. Pour un maker, il n’est pas nécessaire d’être un expert ou un professionnel pour faire évoluer les choses. Chacun peut apporter des idées neuves, bricoler, expérimenter, et faire que les choses qui l’entourent répondent mieux à ses attentes. » Ceux-là étaient bien faits pour se rencontrer ! « Le déclic a été immédiat. Plutôt que de m’adresser aux adultes, je me suis dit que j’aimerais que l’on cultive la créativité dès le plus jeune âge de façon à ne plus avoir d’adultes complexés par leur créativité », se souvient Elaine, qui cite une récente étude réalisée par Adobe et publiée en mai 2015 : 80% des personnes interrogées pensent que la créativité est un levier de croissance. Pourtant seulement une personne sur quatre pense qu’elle exploite vraiment son potentiel créatif.

De cette rencontre est né Trezorium, il y a quelques mois. « Ce nouveau projet, c’est un peu l’aboutissement de Booster Lab car j’y fais toujours beaucoup de créativité, sauf que je me suis associée avec d’autres personnes de valeurs et aux compétences complémentaires. Si Booster Lab était orienté adultes et entreprises, Trezorium s’adresse aux enfants et aux familles. » Un projet riche de sens guidé par cette citation magnifique de l’auteur américaine Ursula K. Le Guin : « Un adulte créatif est un enfant qui a survécu. » Autrement dit, tout adulte doit garder son âme d’enfant. « D’ailleurs, en s’adressant aux enfants, ce sont les adultes qui viennent toquer à notre porte. Nos outils sont faciles d’usage, ils permettent d’aller tout de suite chercher le trésor de chacun, sa créativité. Quand l’adulte est au contact de l’enfant, il se permet des choses qu’il ne se permettrait pas en tant qu’adulte. Nous avons assisté à des ateliers parents-enfants très enrichissants. » A la question : la créativité est-elle innée ? Elaine me répond d’un franc OUI. « Nous avons tous un potentiel de créativité, que l’on développe ou pas. Prenez le muscle, si on ne le développe pas, il s’atrophie. Plus on le développe, plus il devient fort. La créativité sert à se demander : comment j’accède à l’idée, comment je la rends pertinente ? Et comment celle-ci va me rendre plus performant ? »

Les technologies au service de la créativité

« Donnons à nos enfants les clefs du monde de demain », c’est la vocation première de Trezorium, espace de libération et de fabrication des idées. Il doit permettre aux enfants, mais aussi à leurs parents, de rêver, d’imaginer, d’oser, de tester mais aussi d’apprendre, de construire, de déconstruire… « En gros, Trezorium, c’est un Fab Lab pour les enfants. Nous aimons l’esprit makers et croyons au potentiel des outils technologiques (impression 3D, code et programmation électronique) qui leur permettront de devenir des acteurs. Nous visons l’empowerment, en français l’implication et la responsabilité des individus », ajoute Elaine. Pendant les vacances scolaires, Trezorium propose des ateliers aux enfants de 6 à 12 ans et aux grands enfants de 12 à 16 ans. « Entre 6 et 12 ans, les enfants sont dans le mimétisme, ils ont besoin d’un super héros. Entre 12 et 16 ans, ils abordent l’âge de l’émancipation, ils ont besoin d’être le super héros », nuance-t-elle. L’équipe de Trezorium est constituée de cinq personnes à temps plein et d’une poignée de stagiaires. Là encore, les premiers à tester l’outil sont les trois enfants d’Elaine. « Ils participent à chaque atelier. Je ressens une réelle transformation dans leur attitude depuis quelques mois. » Car au fond, le constat est plutôt simple. « La nouvelle génération est composée d’enfants très créatifs. Pourtant, nous constatons un appauvrissement de la créativité. L’école ne porte pas une attention suffisante à la créativité. Que fait-on pour la valoriser ? Prenons les tablettes. J’ai moi-même des enfants geek. Je me suis aperçue que plus j’allais contre eux, plus ils étaient attirés vers ça. Au lieu de faire contre, je me suis demandée : que puis-je plutôt faire avec ? »

« J’aimerais que les gens cessent d’avoir peur »

Aujourd’hui, le projet d’Elaine, de Chris et de tous ceux qui les accompagnent pourrait les mener beaucoup plus loin. Pourquoi ne pas aller bousculer l’Education nationale en apportant une solution moderne, nouvelle et concrète aux besoins des enfants et des enseignants ? Pourquoi ne pas proposer une pédagogie ludique qui trône au-dessus des besoins individuels ? « Nous avons engagé une bataille pour aider les enfants à devenir les adultes créatifs, éclairés et responsables de demain. Par cette action, nous apportons des outils, des méthodes et des pédagogies dans les écoles, les musées ou tout autre lieu. De ce fait, la technologie n’est pas une finalité mais le chemin pour y parvenir », estime Elaine qui voudrait rendre ces ateliers accessibles à une majorité de personnes, notamment dans les quartiers défavorisés et dans les hôpitaux, via la création d’une association.

L’idée de demain trotte déjà dans sa tête… Car pour la toute jeune quarantenaire, tout est vraiment possible. « C’est ce que je dis chaque jour à mes enfants. « Yalla », comme disait Sœur Emmanuelle ! ou encore « Rien n’arrête l’idée dont le temps est venu » d’un certain Victor Hugo. » Elle ajoute : « Il y a beaucoup trop de peurs dans ce siècle. J’aimerais que les gens cessent d’avoir peur. La peur stigmatise de nombreuses personnes. Moi, elle me réveille, elle me fait aller de l’avant. » D’ailleurs, depuis six mois, Elaine a cessé de regarder les infos. Et elle s’en porte plutôt très bien !

Dans quelles lettres de CRAZY ! se retrouve Elaine ?

« Curieux : On dit souvent que la curiosité est un vilain défaut, je pense au contraire qu’elle est à nourrir. Arrêtons de confondre curiosité et conciergerie !

Rêveur : Oui et non. J’aime me définir aujourd’hui comme ayant la tête dans les étoiles et les pieds sur terre. Je trouve que c’est un bon équilibre entre le pragmatisme et les rêves qu’il faut avoir.

Audace : Sans l’audace, je n’aurais pas obtenu toutes ces réussites dans la vie. L’audace d’échouer, on n’en parle pas. Par contre, la peur de réussir fait partie du vocabulaire courant. Ça vaut le coup d’y réfléchir non ?

Zen : Je n’ai pas encore trouvé le bouton OFF pour dormir et éteindre mon cerveau ! »

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