JEAN-LOUP LEMAIRE : de la gastronomie à la « solidaventure »

Par Vanina Lézies-Toulemonde

Nous nous retrouvons sur une terrasse et malgré le froid, la chaleur est présente à travers le regard lumineux et le sourire chaleureux qui m’accueillent. Je découvre Jean-Loup Lemaire sa grande sensibilité, et un sens de l’autre comme objectif de vie.

Première naissance

A l’âge de 3 ans, Jean-Loup quitte l’orphelinat pour sa famille d’adoption. De cette époque, il ne garde pas de souvenir précis mais un bouleversement intense et la conscience que ce geste de lui avoir tendu la main l’a sauvé. C’est une révélation : depuis il n’a de cesse que de vouloir à son tour tendre la main aux autres. Il a toujours cherché à se réserver du temps pour lui et pour les autres. Dès 8 ans, il est bénévole pour payer des classes vertes et cet engagement bénévole ne le quittera jamais.

Il découvre la vie de famille, les livres avec une maman bibliothécaire et la cuisine. Il aime faire des recettes simples. Ce qui lui plait, c’est le côté créatif de la cuisine et le partage. A 13 ans, il se décide : il aime réunir, il souhaite faire un métier fédérateur, il part en apprentissage en restauration dans le Midi.

Parallèlement, il est bénévole dans une radio municipale, il rend service et on lui tend la main en lui trouvant un apprentissage en cuisine en Lozère dans l’une des 25 meilleures tables de l’hostellerie gastronomique française.

Seconde naissance

Dans cette branche, l’apprentissage est dur et physique avec la plonge, les corvées de charbon, les cuivres, les épluchures. Il aurait pu être écœuré mais il s’accroche. La méthodologie est vigoureuse et valeureuse, c’est gratifiant. Plus qu’un maître, il rencontre un mentor qui lui fait découvrir bien plus que la cuisine ; il lui transmet des valeurs fondamentales : apprendre à attendre, avoir de l’humilité, « digérer » avant de s’exprimer. Il lui fait découvrir la philosophie, la poésie, la sagesse et lui fait rencontrer ses amis : Chabrol, Renaud…

Cet apprentissage se révèle comme une seconde naissance. Jean-Loup dit qu’avec son maître, « ça a bien dégénéré.» Dégénérer, n’est pas ici un mot au sens négatif. C’est faire les choses avec excès, et c’est ce qui s’est passé : en plus d’apprendre la cuisine il s’est ouvert à la vie grâce à cette rencontre inestimable.

Il apprend à regarder avec sérénité les événements, à accepter ce qu’il voit, à sortir de la négation pour positiver, à être révolté mais en cherchant à améliorer les situations. Il apprend à avoir un regard bienveillant. Il est très reconnaissant des valeurs qui lui ont été transmises.

La lutte contre le gaspillage

Après avoir voyagé à travers l’Europe, il est embauché à l’UCPA. Il est d’abord responsable des cuisines avec comme objectif d’amener de l’évènementiel dans les camps tout en respectant les nouvelles réglementations d’hygiène. Jean-Loup se donne pour challenge d’améliorer la satisfaction sur les repas et de faire des économies. Finis les repas servis en parts individuelles : il casse ce modèle et propose des buffets avec des plats servis en bain-marie. Cela ouvre à la découverte et limite le gaspillage. De plus, les cuisiniers sont valorisés et chacun a la liberté de pouvoir choisir son repas. Pour lui, manger est un luxe sur la planète et encore plus lorsque l’on peut choisir ce que l’on va manger. Au bout de 5 ans, il a réalisé 34% d’économie et atteint 84% de satisfaction.

Lorsqu’il évoque son cursus dans la gastronomie, il aime dire, « Les étoiles c’est beau, mais il faut garder les pieds sur terre. » Tout au long de son parcours, il continue à s‘engager bénévolement auprès des restos du cœur notamment.

Retour à Lille : la genèse de La Tente des Glaneurs

Pour Jean-Loup, « la vie c’est comme une maison, il faut des fondations solides pour ne pas qu’elle bascule. » La solidarité en est un pilier essentiel, comme l’amour, la sagesse et le don à commencer par donner du temps.

Jean-Loup a assurément des fondations solides et stables, c’est un bâtisseur et il déborde d’énergie. Alors quand il revient sur Lille, il devient conseiller de quartier à Wazemmes. C’est lors d’un conseil de quartier que sont évoquées les personnes qui font les poubelles à la fin du marché le dimanche. Cela crée des nuisances car elles vident des containers à la recherche de denrées consommables. Le Marché de Wazemmes est le deuxième plus grand marché d’Europe, 50 000 personnes y passent tous les dimanches. Ce sont aussi des quantités de produits impropres à la vente mais consommables qui sont jetées en fin de marché, et pour lesquelles les marchands sont taxés via la taxe d’ordure.

Suite à ce constat, vient l’idée de redistribuer ces produits via un stand sous tente pour rendre cela plus humain. Pour monter ce projet, il va à la rencontre des élus au commerce, de la fédération des marchés de France non sédentaire, des commerçants, des riverains, de la préfecture… afin de les convaincre qu’il ne va pas créer un marché «parallèle». Ainsi, naît La Tente des Glaneurs !

Pour récupérer les denrées qui doivent aller à la poubelle, il propose aux marchands de donner gratuitement, en fin de marché, la marchandise abîmée à hauteur de 30%. Il trie, reconditionne, crée un étal solidaire et éco-responsable et redistribue les denrées en dehors des heures de marché.

2 piliers : dignité et équité

En France, les associations / institutions qui luttent contre la précarité alimentaire fonctionnent avec des barèmes comme le quotient familial ou le reste-à-vivre. Mais cela écarte 2 types de personnes : celles « qui ne rentrent pas dans les cases » et celles qui ont honte.

A La Tente des Glaneurs, aucun papier n’est demandé aux bénéficiaires, on ne justifie pas de sa précarité. Lorsqu’une personne vient pour la première fois, elle est accueillie par un sourire et on commence toujours par « Bonjour, comment tu vas ? » Ensuite, on discute pour savoir comment a-t-elle connu La Tente des Glaneurs ? Comment prépare-t-elle ses repas ? A-t-elle un réfrigérateur, un congélateur, des casseroles ? L’objectif est de créer du lien et de cerner les besoins de chacun. Ainsi la répartition des denrées peut être équitable. Cet échange permet aussi de redonner un rôle aux gens pour essayer de les remettre dans la vie, de les orienter vers des associations de quartier selon leur besoin.

Jean-Loup a pu observer le lien social se créer autour de la tente. Les gens viennent bien avant l’heure de l’ouverture de la tente, ils discutent et échangent. Ce lien social est aussi important que l’aide alimentaire d’urgence.

Les bénévoles : une force et une souplesse

Pour ouvrir et faire fonctionner une Tente des Glaneurs, il faut 8 personnes « collaborateurs bénévoles ». Jean-Loup avait identifié un frein pour nombre de personnes qui voulaient faire du bénévolat : l’engagement récurrent. Comment aider sans avoir à justifier une absence ? Alors il a l’idée d’ouvrir le bénévolat à la carte : un seul impératif, il faut s’inscrire sur la page Facebook pour une ou plusieurs heures sur une ou plusieurs dates. Ensuite, Jean-Loup monte les équipes, mixe les personnes… et ça fonctionne. Rien que sur Lille, il y a 1946 collaborateurs bénévoles !

Et demain ?

Dès le départ, la marque « Tente des Glaneurs » a été déposée, car la volonté première est de ne pas faire de business avec cette marque. Puis, Jean-Loup a créé une franchise solidaire déposée avec un cadre juridique et une charte éthique du collaborateur bénévole et de la personne accueillie. Pour toute création d’une Tente des Glaneurs, il est obligatoire de venir faire un stage à Lille.

Depuis 5 ans, La Tente des Glaneurs continue de construire une alternative de combat contre la précarité alimentaire associée à la lutte contre le gaspillage alimentaire. Aujourd’hui ce concept solidaire s’est étendu : il existe 28 tentes en France, 2 en Belgique et 2 en Espagne. Cette année, 70 tentes seront mises en place sur les marchés parisiens.

Jean-Loup aime résumer son parcours ainsi : «Avant je donnais à manger aux riches, aujourd’hui je donne richement à manger et c’est un grand kiff ! »

Dans quelle lettre de CRAZY ! se retrouve Jean-Loup ?

Jean-Loup est à la fois Audacieux et Rêveur, car il faut avoir l’audace de ses rêves et rêver de ses audaces. Il a l’audace d’oser donner du courage aux gens afin qu’ils réapprennent à croire en la vie et en la fraternité.

L’aventure de la Tente des Glaneurs est une « solidaventure » dont la plus belle des récompenses est de voir revenir des bénéficiaires qui annoncent ne plus avoir besoin d’y venir !

Une réflexion au sujet de « JEAN-LOUP LEMAIRE : de la gastronomie à la « solidaventure » »

  1. ENCORE UN GRAND BRAVO À TOI ET À TOUTE TON ÉQUIPE. VOUS ÊTES DES COURAGEUX ÉTÉ COMME HIVER, TOUT AU LONG DE L’ANNÉE, CHAQUE DIMANCHE, UNE REDISTRIBUTION DE FRUITS, LÉGUMES, PAINS ET PARFOIS DES FLEURS AUX PERSONNES QUI ONT DE FAIBLES REVENUS OU PAS DU TOUT.

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