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CAPUCINE VASSEL : en famille, sur la route de Jérusalem

Par Anne Diradourian

Capucine Vassel m’a donné rendez-vous chez elle, dans un appartement d’une rue calme de Roubaix, en ce matin de janvier. La jeune femme qui m’ouvre la porte tient contre elle la petite Maryam, née il y a quelques mois, son cinquième enfant. Je les suis dans l’escalier qui monte à l’appartement familial et m’installe timidement dans le salon, toute disposée à l’écouter et à m’immerger dans la vie de cette joyeuse famille nombreuse qui décida, un soir de janvier, cinq années en arrière, de tout quitter pour parcourir 10 000 kilomètres à vélo, à pied, en voiture, en bus, en bateau, en avion, en train… vers Jérusalem. Pendant deux heures, je reçois, tantôt curieuse, tantôt amusée, parfois perplexe, un peu admirative, le récit d’un périple bien préparé, qui a mené cette famille de catholiques pratiquants depuis Pellevoisin, près de Tours, jusqu’à Jérusalem, but ultime de leur pèlerinage.

« Quel sens donner à notre vie ? »

Dans la famille de Fautereau-Vassel, il y a Simon, le papa, 43 ans, militaire de carrière, au sein de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT) ; Capucine, la maman, 36 ans, artiste peintre, diplômée en arts plastiques et en peinture décorative et leurs cinq enfants, dans l’ordre : Natacha, Basile, Hector, Timothée et la petite Maryam. La famille vit paisiblement au rythme des mutations professionnelles du chef de famille. Jusqu’à ce soir du 6 janvier 2011, quand une idée un peu folle, un projet carrément vertigineux, viennent bousculer la vie bien rangée de cette famille. « Depuis notre mariage, nous faisions régulièrement des plans sur la comète. Notre rêve était, une fois mon mari en retraite, de partir à Madagascar pour y ouvrir des auberges pour les randonneurs. Puis les enfants sont arrivés… La sortie exotique s’est résumée à aller faire les courses au Carrefour du coin ! Mais nous avions toujours en nous la volonté de réaliser un truc fou. Bref, ce soir-là, nous fêtions les 40 ans de Simon autour d’une petite coupe de champagne. Les enfants étaient couchés. Alors que je faisais remarquer à mon cher époux qu’il commençait à prendre sérieusement de l’âge, notre discussion, jusque là plutôt futile, marqua un tour inattendu. Qu’est-ce qu’au fond une vie réussie ? Que nous manque-t-il pour être heureux ? Quel sens donner à notre vie ? », se souvient Capucine.

« Le quotidien nous dévorait, il fallait partir »

A l’époque, la famille jouit d’une vie confortable d’expatriés à Bruxelles. «Scolarisés dans les meilleures écoles de la capitale belge, nos enfants évoluaient dans un milieu très privilégié, qui n’était pas tout à fait le nôtre, et dont ils devenaient un peu envieux. Nous constations qu’ils tombaient trop dans le consumérisme et cela nous gênait beaucoup. Nous avions envie de partager du temps avec eux pour leur transmettre nos valeurs. Mais ce temps nous manquait, nous rêvions d’autre chose, nous avions besoin de sens. Le quotidien nous dévorait, le consumériste nous rattrapait, il fallait partir ». Constat amer d’une société moderne où la sécurité matérielle prime sur la vraie quête du sens. Jérusalem s’est imposé d’emblée comme une évidence, comme le « chemin qui nous rendrait authentiquement heureux. Afin d’inscrire notre démarche dans la respiration du quotidien, dans un certain retour à la lenteur, à la petitesse, à la persévérance, nous avons voulu partir à pied. Mais l’épreuve physique semblait démesurée pour nos trois enfants. Nous avons donc choisi le vélo. Mais un petit quatrième, Timothée, s’est annoncé. Il nous fallait prévoir une voiture », explique Capucine en démarrant son récit.

A plusieurs reprises, le projet manque de capoter : un congé sabbatique dans un premier temps refusé par l’état-major, puis finalement accepté, une grossesse qui n’était pas prévue, les événements du Printemps arabe les contraignant à modifier leur itinéraire de l’aller… bref, autant de signes qu’il a fallu surmonter pour avancer. Et comme pour se convaincre que ce projet fou ne l’était pas totalement, Capucine et Simon décident, à titre d’entraînement, au cours de l’été 2012, de se lancer à vélo sur les routes de Saint Jacques de Compostelle. Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître. 24 jours et 900 kilomètres plus tard, alors qu’ils achèvent leur pèlerinage estival sur le parvis de la cathédrale, les voilà annoncer à leurs enfants : « Les enfants, ce n’était pas un entraînement. L’été prochain, nous partons. Un an vers Jérusalem ».

Un an pour se préparer

Il a fallu économiser, prévoir la logistique, affronter les méandres des administrations belge et française, organiser le suivi de la scolarité pour les trois aînés. Il a fallu aussi vaincre les peurs et les appréhensions des uns et des autres, des plus grands comme des tout petits. Il a fallu également arrêter un trajet, le plus sécuritaire possible, ce sera finalement par l’Italie, la Grèce, la Crète, Chypre, Israël et la Palestine, le Liban et la Turquie. « Cette recherche de compromis fut parfois agaçante. Tous les chemins mènent à Rome, certes, mais Jérusalem, visiblement, c’est plus compliqué », rapporte Capucine. Puis vint le jour du départ, dans les environs de Tours, les au-revoir à la famille, aux amis, le cœur gros et les yeux embués de larmes. Le 31 juillet 2013, Simon, Capucine et leurs quatre enfants, dont un bébé d’un an, montent en selle à l’unisson, et d’un coup de pédale, d’un seul, s’élancent vers l’aventure, le défi d’une vie. « Il était à la fois terrifiant d’être si loin du but et grisant d’avoir largué les amarres. Le monde nous appartenait pendant un an et il était beaucoup trop grand », confie-t-elle.

Apprendre à vivre dans l’humilité

Accueillie dans des familles ou des paroisses rencontrées sur leur route, la famille fait l’expérience enrichissante de dépendre de l’autre. Le périple, les rencontres, les coups de gueule, les déceptions, les peurs, les découragements comme les émerveillements. Capucine les raconte merveilleusement sur son blog « Un an vers Jérusalem », et dans le livre du même nom qu’elle écrivit un an après leur retour. « Par ce récit, nous avons voulu raconter la richesse, la beauté, la splendeur de ce que nous avons vu et reçu ; combien nous avons grandi, appris à mieux nous connaître et mieux nous aimer en famille ». A la lecture de ce récit, forcément, on s’interroge : embarquer quatre enfants, dont un bébé d’un an, n’était-ce pas une idée un peu CRAZY ? « Je ne crois pas. Certes, il nous a fallu une sacrée dose d’inconscience et de nombreuses nuits blanches pour se dire: on y va ! Forcément, nous avions, comme tout le monde, une appréhension du vaste monde. Or, à la sortie de ce voyage, le monde était devenu notre ami. A aucun moment nous n’avons croisé de personnes malveillantes. Il y a eu des blessures, des rancoeurs, comme ce prêtre catholique grec qui nous a fermé sa porte sans même écouter notre histoire, mais à côté de cela, nous avons tellement appris de l’autre ». A la question, voyez-vous la vie autrement depuis votre retour ? Capucine me répond sans la moindre hésitation : « Pendant notre voyage, chaque soir, nous demandions le logis. Aujourd’hui, quand on frappe à ma porte, j’ouvre. Nous avons été des nomades, immigrés, nous avons dérangé les gens dans leur confort, nous apprécions d’autant plus les gestes de générosité quels qu’ils soient. Grâce à cette aventure, nos enfants sont ouverts et confiants envers l’autre. Nous avons voulu leur montrer que la vraie joie se trouve dans le dépassement de soi, en se faisant violence moralement, dans la force de la simplicité matérielle et dans le don de soi au sein de la famille ».

Une furieuse envie de repartir

Un an après leur retour, la famille de Fautereau-Vassel s’est agrandie l’été dernier, avec l’arrivée d’un cinquième enfant. Depuis quelques mois, Capucine anime des conférences dans les paroisses et dans les collèges catholiques pour raconter leur aventure. Son livre, qu’elle a co-écrit avec son mari, pour leurs enfants, mais également « à des fins thérapeutiques, tant le retour a été compliqué à gérer » s’arrache comme des petits pains. « Nous avons ressenti le besoin de raconter notre expérience, de partager nos rencontres, mais bientôt il sera temps pour nous de passer à autre chose, de tourner la page. » Envie de repartir ? « Oui, nous ne savons pas encore dans quelles conditions, mais une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus s’en passer ! Et puis, nous aimerions faire partager cette grande joie à notre petite Maryam ainsi qu’à Timothée, qui au fond était trop petit pour garder des souvenirs précis de cette belle aventure ». En attendant, l’été prochain, la famille repartira sur les routes de France, entre Lourdes et Rocamadour, en vélo et en demandant le gîte. Ensuite, il sera bien temps de trouver un nouveau projet, qui passera forcément par un défi aussi CRAZY ! que celui qui les a menés de Pellevoisin à Jérusalem.

Dans quelle lettre de CRAZY ! se retrouve Capucine ?

« Le R : car il nous en fallu des rêves, même rêver longtemps pour s’apprivoiser les idées, partir dans tous les sens pour qu’un jour une flèche parte…

Et le A : pour audace, car il nous en fallu également beaucoup. Dans la vie, on est toujours récompensé par l’audace. »

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