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SILVANY HOARAU :  » Que serais-je sans toit ? « 

Silvany Hoarau s’est lancé dans un projet beau et fou à la fois. Le projet Saint Louis a pour mission de redonner vie à la communauté d’un quartier abandonné, l’Epidème à Tourcoing, en en réhabilitant l’église désacralisée, l’église Saint Louis. A force de rêve et d’opiniâtreté, il est en train de réussir. C’est le projet d’une vie pour réinsuffler la vie. Silvany est Compagnon du Devoir, couvreur et charpentier : « le plus vieux métier du monde ? C’est bien sûr le métier de couvreur. Néandertal a construit un toit pour protéger sa famille et partir tranquillement chasser. Le couvreur protège et parachève un édifice et un foyer autant du temps qu’il fait que du temps qui passe. »

De Compagnon à entrepreneur, une aventure où chaque échec est une opportunité de redémarrer : « Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. »

Nous sommes assis à la place de l’ancien autel de l’église, autour d’une immense table en bois sculptée d’un seul bloc dans un tronc. C’est une table faite pour accueillir et partager, pour discuter et philosopher, pour manger et s’amuser, pour vivre. Je lui demande de me raconter d’où il vient et c’est là que le grand livre s’ouvre. Silvany Hoarau est un personnage extraordinaire, presque magique. Les cheveux bouclés en bataille, le regard bleu clair est vif et vous fixe de sa flamme, la veste de velours est un peu déformée et le pantalon a des poches sur le côté pour accueillir les outils. Ses mains sont fermes et puissantes, elles travaillent. Sa voix a un beau timbre grave, comme celle d’un conteur. Silvany pourrait vous raconter son histoire pendant des heures, vous êtes accroché à ses paroles et vous en redemandez comme un enfant qui ne se lasse jamais d’une bonne histoire. Car Silvany sait indéniablement capter son auditoire, il choisit des mots précis avec érudition et s’amuse de vos réactions.

« Je suis fils de bonne sœur ursuline depuis deux générations et je suis orphelin. » C’est ce qui s’appelle un teasing d’enfer ! Je demande des explications et je découvre une histoire digne d’un roman d’aventures. « Ma mère est entrée dans les ordres à 20 ans, et à l’époque, elle ne savait pas qu’elle suivait le même chemin que sa mère. Ma mère s’est ensuite enfuie des ordres. Elle a rencontré mon père sur lequel j’ai fait des recherches car je l’ai très peu connu. Il est mort lorsque j’avais 5 ans. Il était Réunionnais. Son père était charpentier ; lui a démarré gardien de cochons. Il ne pouvait pas se contenter de la vie qu’il avait, alors il s’en est construit plusieurs. Il a conduit des bus et créé une compagnie d’autocars sans avoir son permis de conduire. Il s’est engagé dans l’armée dans laquelle il a excellé pour devenir parachutiste et a volé sur des mirages. Il devient ensuite infirmier opératoire sans aucun diplôme et opère avec un chirurgien de renom. Il a rencontré ma mère dans une secte hippy. Ils ont trouvé ensemble l’énergie pour s’enfuir, mais n’ont jamais vraiment réussi à se sortir de la dépression dans laquelle ils s’enfonçaient tous les deux. Mon père est mort brutalement et ma mère l’a suivi quelques années plus tard alors qu’elle était hospitalisée. Je pars habiter chez ma tante maternelle à Paris où j’erre de collège en collège. J’ai 15 ans lorsque je vais à des portes ouvertes de compagnons du devoir. La visite se déroule dans des caves. Sous des voûtes médiévales, je découvre des maquettes de toitures, j’observe les personnes qui sont en train de les sculpter et je sais à ce moment précis que je veux devenir couvreur. »

Silvany intègre alors la communauté des Compagnons du Devoir. Il y découvre les valeurs d’une confrérie ouvrière, des valeurs humaines et universelles. Pour Silvany, la plus importante est l’humilité. Il se construit en tant qu’homme, voyage à travers l’Espagne, les Pays-Bas, l’Angleterre et termine son parcours en Allemagne, à Hambourg, car il y trouve une réelle connaissance du métier de couvreur et de charpentier. Silvany qui ne parle pas du tout allemand y applique sa technique personnelle pour apprendre une langue : se forcer chaque jour à noter dix mots et à les apprendre. Le but est de connaître 1000 mots en 100 jours, et de se trouver un ami pour pratiquer l’idiome, sans oublier de vider des caisses de bière… Puis, à la fin de sa formation, il revient dans le Nord, car en Allemagne, il était rattaché à la Cayenne de Lille. ( A l’origine, la Cayenne était la maison qui accueillait les Compagnons. Aujourd’hui, par extension, la Cayenne est une section ).

Silvany devait continuer son voyage, mais il avait l’idée de créer une entreprise d’import-export. Silvany qui était retourné à la Réunion pour visiter sa famille paternelle avait découvert que ces ancêtres avaient fait fortune dans le café. Il décide d’importer du café en Allemagne. Il constate que la Réunion manque de cartouches d’encre pour imprimantes. Les produits importés et exportés sont trouvés, il démarre son entreprise et fait faillite. « J’ai perdu 1 million de francs, je me suis fait voler par la personne que j’avais embauchée pour l’aider : j’ai découvert qu’elle avait dérobé ce que j’avais de plus cher, les alliances de mes parents pour s’acheter une dose d’héroïne. Aujourd’hui je ne lui en veux plus, ce qu’elle m’a fait est un cadeau : j’ai compris que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. »

Silvany crée une deuxième entreprise qui ne dure que six mois, et durant laquelle il mène une vie d’artiste. Puis il repart sur un projet plus concret en devenant responsable d’agence dans une entreprise de couverture qu’il devait reprendre au bout de trois ans. Après un long bras de fer, il jette l’éponge et crée sa propre entreprise de toiture, TOIT SUR. Cette société est une belle réussite faisant oublier toutes les difficultés passées et qui lui permet de rencontrer Saint Louis.

« Ma mission : redonner aux habitants abandonnés de l’Epidème les moyens de se réapproprier leur quartier »

Silvany s’engouffre dans cette nouvelle histoire, comme ces héros fantastiques des légendes arthuriennes ou de Tolkien qui partent d’aventure en aventure pour accomplir leur mission. L’église Saint Louis, à l’Epidème, surgit en 2009 dans la vie de Silvany. « J’ai toujours voulu faire ce que les autres ne font pas. Lorsque je rencontre l’église le 7 septembre 2009, il y a une lumière surnaturelle. L’église est comme figée dans le formol. Le temps s’est arrêté : les chaises, les prie-Dieu, l’autel, tout est là, sous les voûtes écroulées. L’ambiance est magique. Je veux construire une aventure avec ce lieu. Je ne sais pas comment, mais je sais que je vais faire quelque chose. » Deux ans de batailles juridiques plus tard, Silvany est propriétaire de l’église. Il la soigne, lui refait une toiture en inox qui peut durer 200 ans, lui redonne vie petit à petit. Il y installe son entreprise, y habite et le projet Saint Louis mûrit. « C’est le lieu qui nous dicte ce que l’on doit en faire. Je suis tombé sur un temple à l’abandon, dans un quartier à l’abandon. Je me suis demandé comment la communauté qui vivait autour de ce lieu pouvait se le réapproprier. Il est devenu un laboratoire où sont développées des activités artistiques, économiques, pédagogiques en interaction avec son environnement. » Le projet Saint Louis est un vrai projet humaniste et citoyen : il s’agit de sauvegarder le patrimoine dont la redynamisation économique et culturelle bénéficie à son environnement proche.

Concrètement, le projet Saint Louis est un lieu de vie de 2200 m2 qui contient trois espaces.

Un espace de travail. Silvany y a installé son entreprise, un café pédagogique a ouvert ainsi qu’un centre de formation pour les jeunes, un espace de co-working et de bureaux est en cours de concrétisation. Le projet de mise en œuvre de chantiers de réinsertion par l’apprentissage d’un métier tient une grande place dans le cœur de Silvany. « Je n’aime pas parler d’emploi, mais de travail. L’emploi permet de survivre en gagnant plus ou moins péniblement sa vie. Le travail permet d’apprendre un métier, clé de l’émancipation et de la liberté. »

Un espace culturel dans l’atrium. La nef remplit sa mission originelle d’amplificateur de lien et de message, elle accueille ateliers et résidences d’artistes. Le peintre sénégalais Tariou Bodian y séjourne, crée et expose. C’est un lieu qui foisonne d’expériences culturelles en tout genre, expositions, spectacles, concerts, contes, ateliers pédagogiques…

Un espace d’habitation. Pour les passants, une merveilleuse chambre d’hôte se niche dans le clocher, pour les itininérants en difficulté, un foyer leur est ouvert. Et Silvany a élu domicile dans son église. « Ce qui compte ici, c’est l’accueil, l’expression et le partage. Rien n’a changé, les valeurs chrétiennes sont devenues des valeurs humaines, le tout dans le respect du lieu et de sa mémoire. Car nous sommes dans une église quand même, et on ne peut pas y faire n’importe quoi. Il faut protéger sa mémoire. »

Le projet Saint Louis est un modèle de reconversion des sites laissés à l’abandon. Silvany fait visiter son lieu et partage son expérience avec des délégations venues du monde entier. Le projet Saint Louis sera présenté au public lors du prochain Salon International du Patrimoine Culturel en novembre prochain au Carrousel du Louvre à Paris. Silvany est en train d’inventer un nouveau modèle d’entreprise sociale et solidaire qui allie activités économique et citoyenne, son équilibre et sa pérennité reposent sur un unique mélange de viabilité économique et d’épanouissement de tous. Une belle voie à explorer car elle permet de redonner du sens au travail.

Dans quelle lettre de CRAZY! se retrouve Silvany ?

Bien sûr, Silvany ne pouvait pas répondre comme tout le monde. « Je suis LOUIS : Libre, Ouvert, Utile, Innovant et Sociable. Saint Louis est un bon patron. Il était juste, fort et n’a pas oublié d’être bon. C’est ce que je souhaite être en tant que patron d’entreprise. Je voudrais aussi dire ce qui me guide chaque jour. C’est une parole qu’un maître vitrailliste âgé de 70 m’a confié lorsque j’ai reçu avec lui le trophée du geste d’or : le secret, c’est qu’on est apprenti toute sa vie. »

Je sors de cet entretien malgré moi. Je serais bien restée dans cette église où l’on se sent serein et apaisé de ses tensions du quotidien. Cette église a plus qu’une âme, elle est vivante. Silvany et elle forment un tout qui continue d’écrire l’histoire de cet homme philosophe et profondément humaniste.

Sophie Mayeux

7 réflexions au sujet de “SILVANY HOARAU :  » Que serais-je sans toit ? « ”

  1. Impossible de rester sans réaction devant ces projets, ces réalisations, cette formidable dynamique, ces personnalités qui se sont engagées aux côtés de Silvany (salut à Joël…), bravo à Sophie pour ce portrait si vivant de cet Homme.
    Pierre

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    1. c est vrai un tres beau projet, et c est vrai tout le monde peux s appeler LOUIS et etre avec toi silvany et avoir croisé ton chemin nous a ouvert les yeux de la valeur de ce quartier de ce lieu magnifique
      tous mes amitiées

      J'aime

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