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ISAM SHAHROUR : une vie guidée par la connaissance et la curiosité

Isam Shahrour arrive au studio pour son interview, tout sourire, et m’offre un cadeau. Cet aimable geste me laisse à penser que cet entretien sera un moment chaleureux. Isam est un homme cosmopolite, ouvert sur le monde comme peu de gens le sont, à l’histoire personnelle faite de guerre et de destruction. Il aurait pu s’engager sur le chemin de la colère ou se laisser aller au désespoir, il a décidé d’apprendre toujours et encore. N’écoutant que son audace, Isam a quitté sa Palestine natale pour arriver à Lille et devenir l’un des spécialistes de l’innovation numérique. Il est parti à la conquête du savoir et a imaginé la ville connectée pour améliorer la vie des citoyens, mais surtout répondre au grand défi humanitaire du réchauffement climatique.

De Tulkarm en Palestine aux Ponts et Chaussées à Paris : un seul objectif, Reconstruire.

Isam Shahrour est né en Palestine àTulkarm, ville arabe située aux pieds des montagnes de Samarie. Son père artisan travaille le bois, Isam passe son temps entre l’école et l’atelier paternel. A l’école Isam est un très bon élève, il est curieux, lit beaucoup, rêve de conquête spatiale avec les premiers astronautes. Il vit dans une époque de conflit, de souffrance et de destruction. C’est alors qu’il décide de travailler dans le domaine de la construction, pour Reconstruire le monde.

A quinze ans, Isam doit partir en Jordanie. Son père, militant social, est expulsé avec toute sa famille. Isam n’abandonne pas pour autant ses études, au contraire, il continue avec une soif décuplée d’apprendre. «Amman était une grande ville. J’y rencontrais des gens venus de partout. Il y avait une immense bibliothèque avec des livres extraordinaires. Mais je n’oubliais pas de continuer de travailler avec mon père. La tête et les mains, c’est important. » Isam passe avec brio son baccalauréat et obtient une bourse pour partir étudier en France.

L’aventure continue et propulse le jeune homme dans un pays inconnu dont il ne parle pas la langue. Il arrive à Tours où il passe un an à apprendre le français. « C’était un véritable choc de civilisation, mais académique aussi. L’enseignement n’était pas du tout dispensé de la même manière. J’ai dû travailler très dur pour rattraper le niveau de la langue et celui de l’enseignement scientifique. » Isam entre à l’université de Lille 1 pour y passer avec succès une licence de mathématiques et de mécanique. Enfin prêt, il présente les concours de prestigieuses écoles d’ingénieurs : Centrale Paris, les Ponts et Chaussées et les Mines. Reçu partout, il choisit finalement d’intégrer les Ponts et Chaussées, celle qui lui permettra d’apprendre à construire.

« Mon rêve ainsi que celui de ma famille devenait réalité. Mes frères n’ont pas pu aller à l’université. Lorsque je suis parti étudier à Paris, je me suis ouvert à l’art, j’adorais aller au musée Pompidou. Même loin de ma famille, je ne me suis jamais senti isolé. La vie estudiantine est une vraie école de la vie, j’étais très engagé socialement dans des associations d’accueil d’étudiants étrangers. Mais surtout je n’ai jamais perdu ni ma curiosité ni mon envie d’apprendre. »

Chercheur sur le terrain

Lorsqu’à l’issue des Ponts et Chaussées il a le choix entre travailler et continuer ses études, cet homme à l’insatiable soif d’apprendre et qui veut aller le plus loin possible dans le domaine de la connaissance, opte bien sûr pour le doctorat. Le sujet de sa thèse concerne l’utilisation des ordinateurs et des calculs scientifiques sur la question des fondations des plateformes en mer. C’est le début de la spécialisation d’Isam Shahrour dans l’utilisation des nouvelles technologies pour résoudre des problèmes concrets.

Isam démarre sa carrière comme enseignant chercheur à Polytech Lille, puis il part travailler trois ans à l’Institut du Pétrole comme ingénieur de recherche. Il est nommé professeur en 1989 à l’Ecole centrale de Lille. Cependant, il revient à son université de coeur, Polytech Lille, en 1997 où pendant dix ans il travaille à l’internationalisation de l’université. En 2007, il y est nommé vice-président de la recherche. En 2008 et pendant quatre ans, il est président de Lille Technopole, agence régionale de l’innovation qui oeuvre pour le développement économique par l’innovation. C’est en s’impliquant dans des programmes concrets de construction de pôles de compétitivité tels qu’Euratechnologies ou la Haute Borne qu’Isam s’intéresse de plus en plus à la ville et non plus seulement à l’ouvrage, ainsi qu’aux grands enjeux de l’urbanisation croissante.

SunRise, un laboratoire à ciel ouvert et à grande échelle pour construire ensemble la ville de demain

Isam dresse le constat suivant. « Plus de la moitié de la population mondiale vit en ville dans des cités de plus en plus peuplées. Le développement fulgurant des villes ne permet pas de créer un cadre de vie acceptable pour l’ensemble de la population. La ville est le lieu où se concentrent les maladies de l’humanité : sanitaires, sociales, économiques, environnementales. Elle est l’expression du réchauffement climatique. Qu’est-ce qui consomme le plus dans une ville ? Les bâtiments, les transports et les réseaux (d’eau, d’électricité, de gaz…). Il faut transformer la ville pour bien y vivre, ses bâtiments sont vieillissants, ses réseaux sont mal entretenus, les citoyens sont de plus en plus exigeants. » Pour Isam, les nouvelles technologies sont notre chance. Elles nous connectent au monde, connectons-les à la ville pour mieux la connaître, l’apprivoiser et vivre en meilleure harmonie. Rendons la ville intelligente.

Un chercheur doit trouver un laboratoire où développer ses expériences. Isam ne veut pas se contenter de théories ou d’une application limitée à un petit espace. Il veut démontrer, grandeur réelle, que la ville intelligente n’est pas une douce utopie mais que ça marche. Il décide que son terrain d’étude sera la Cité Scientifique de Villeneuve d’Ascq. Ce campus universitaire près de Lille est une véritable petite ville. Les bâtiments et les réseaux sont équipés de capteurs digitaux afin de collecter toutes les informations sur leur comportement, les consommations, les pannes… Avant, toutes ces informations étaient fragmentées ; aujourd’hui, il est possible d’avoir une vue globale du fonctionnement de la ville ce qui permet de mieux la comprendre et donc de mieux agir. Après analyse, des recommandations sont émises pour, par exemple, optimiser la consommation d’électricité ou d’eau dans tel ou tel bâtiment. Étudiants et entreprises travaillent ensemble au sein d’équipes mixtes. Des étudiants du monde entier intègrent les équipes d’Isam. Ils viennent du Canada, de Chine, de Syrie, d’Inde, du Liban, du Maghreb. Chacun arrive fort de sa culture, sa vision, ses rêves, participe au projet le temps de son cursus universitaire et repart dans son pays avec des projets pour diffuser le concept de ville intelligente. Les entreprises qui participent à ce projet peuvent aussi ensuite déployer leur expérience auprès de leurs clients. Aujourd’hui, le laboratoire SunRise travaille par exemple avec la ville d’Hellemmes au développement d’éco-quartiers.

« Ce qui fait la différence de ce projet, c’est que nous avons réussi à mener l’expérience à l’échelle d’une ville et non pas d’un bâtiment d’usine uniquement. Et nous avons intégré tous les acteurs de la ville, les collectivités, les bailleurs sociaux, les fournisseurs d’énergie, les étudiants/habitants dans une vraie démarche collective. On a besoin de tous pour transformer la ville. Le citoyen devient un capteur intelligent, il peut accéder aux informations des réseaux en temps réel, informer ou s’informer d’un dysfonctionnement. Le citoyen est acteur de sa ville. Comment demander au citoyen son avis sur des choses qu’il ne connaît pas et ne maîtrise pas ? Il faut remettre l’homme au coeur de la ville. »

Quel conseil donneriez-vous à un jeune aujourd’hui ?

« Je lui dirais tout d’abord que tout est possible. On est dans un monde qui change très vite. Les vecteurs du changement ne sont pas forcément chez les « puissants ». Avec le numérique, même en étant « faible », on peut avoir un impact mondial. Il faut vivre cette époque de la révolution numérique sans peur, elle nous a déjà beaucoup changés. La connaissance est partagée, personne ne peut plus prétendre à en savoir plus que quelqu’un d’autre.

Je lui recommanderais ensuite d’être curieux, de se libérer des schémas du passé, d’aller dans les endroits où il n’est pas censé aller, de prendre des risques, d’être ouvert au monde et aux autres cultures, c’est essentiel et c’est ainsi que l’on apprend.

Je lui conseillerais de croire en l’étincelle : les idées ne prennent pas forcément beaucoup de temps pour surgir.

Enfin et surtout il ne faut pas qu’il oublie d’être à l’écoute, d’observer et de rester humble, de n’ignorer ni ne mépriser rien ni personne. »

Dans quelle lettre de CRAZY ! se retrouve Isam Shahrour ?

« L’audace ! A chaque fois que je peux le faire, lors d’interviews lorsque je rentre dans mon pays natal, je raconte aux jeunes mon histoire pour leur dire qu’il ne faut pas avoir peur des obstacles et que tout est possible. »

Je ne me suis pas trompée. Cet entretien a été passionnant. Nous aurions pu discuter encore longtemps tous les deux. J’écris cet article en buvant le thé qu’Isam m’a offert, du thé vert de Chine. Comment arrive-t-on a ce niveau d’audace ? Je crois qu’Isam tire cette force de sa double culture qui le rend ouvert au monde, de cet appétit féroce de connaissance qui le rend curieux, et d’un soutien infaillible et bienveillant de sa famille qui semble le rendre indestructible.

Sophie Mayeux

5 réflexions au sujet de “ISAM SHAHROUR : une vie guidée par la connaissance et la curiosité”

  1. J’ai lu avec un infini plaisir ce bel article retraçant la vie d’Isam. C’est les yeux pétillant que je confirme l’exceptionnelle personne dans son génie, sa simplicité, son charisme et sa générosité. Nous sommes les artisans acteurs du monde de demain et Isam nous fait cadeau de ce message à chaque rencontre… Salvatore Giuliana Cofely Ineo Digital Groupe Engie

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